Le 31 octobre 2008, six semaines après la faillite de Lehman Brothers, un inconnu signant « Satoshi Nakamoto » publie un document de neuf pages sur une liste de diffusion de cryptographes. Dix-huit ans plus tard, l'actif qu'il y décrit pèse plus de mille milliards de dollars, figure au bilan d'États et de grandes entreprises cotées, et interroge jusqu'à la définition de la monnaie. Que l'on soit sceptique ou convaincu, un patrimoine bien conseillé mérite de comprendre de quoi il s'agit. Visite guidée, sans promesse ni anathème.
Neuf pages qui défient les banques
Le document fondateur, « Bitcoin: A Peer-to-Peer Electronic Cash System », résout un problème réputé insoluble : permettre à deux personnes de s'échanger de la valeur sur internet sans tiers de confiance, ni banque ni État, tout en empêchant la « double dépense » d'un fichier numérique copiable à l'infini. La réponse de Satoshi : un registre public distribué, la blockchain, sécurisé par une preuve de travail cryptographique et maintenu par des milliers d'ordinateurs indépendants. Le symbole est assumé : dans le tout premier bloc du réseau, miné le 3 janvier 2009, Satoshi grave la une du Times du jour, consacrée au deuxième sauvetage des banques britanniques. Bitcoin naît littéralement en réaction à la crise des subprimes. Son créateur, qui a cessé toute communication en 2011 sans jamais toucher à ses quelque 1,1 million de bitcoins1, demeure l'un des grands mystères de l'ère numérique.
1S. D. Lerner, analyses du « Patoshi pattern », estimation des avoirs de Satoshi Nakamoto.
Trente ans de tentatives avant lui
Bitcoin n'est pas sorti de nulle part : c'est l'aboutissement de trois décennies de recherche du mouvement « cypherpunk ». DigiCash (David Chaum, 1989), première monnaie électronique anonyme, a échoué parce qu'elle reposait sur une entreprise centrale, en faillite dès 1998. E-gold (1996), adossée à l'or, a été fermée par la justice américaine : tout point central peut être saisi. Hashcash (Adam Back, 1997) invente la preuve de travail, que Satoshi cite directement ; b-money (Wei Dai) et Bit Gold (Nick Szabo) en dessinent l'architecture sans jamais être implémentées. Bitcoin est le premier à assembler toutes les pièces : registre distribué, preuve de travail, offre plafonnée, absence totale de point central. À ne pas confondre avec Bitcoin Cash, qui n'est pas un précurseur mais une scission du réseau survenue en 2017.
Face aux monnaies fiat : l'argument de la rareté
Les monnaies dites « fiat » (dollar, euro, yen) n'ont de valeur que par la confiance dans l'institution qui les émet, et leur quantité est extensible à volonté. Les ordres de grandeur méritent d'être posés : 1 dollar de 1913 équivaut à environ 32 dollars d'aujourd'hui1, soit environ 97 % de pouvoir d'achat perdu en un siècle ; sur les 25 dernières années, l'inflation cumulée américaine dépasse 85 % ; en zone euro, l'indice des prix a progressé d'environ 65 % depuis 19992, et la seule poussée de 2021-2024 a rogné environ 20 % de la valeur réelle des encaisses. Face à cela, Bitcoin propose une politique monétaire écrite dans le code : 21 millions d'unités, pas une de plus, dont plus de 19,9 millions déjà en circulation, selon un calendrier connu jusqu'en 2140. La comparaison avec l'or, popularisée par Yves Choueifaty (fondateur de TOBAM, premier fonds bitcoin européen), tient en une phrase : l'or est la réserve de valeur ultime depuis 5 000 ans, mais on continue d'en extraire environ 3 000 tonnes par an et ses réserves officielles n'ont jamais fait l'objet d'un audit public complet, quand l'offre de bitcoin est vérifiable par n'importe qui, en temps réel, à l'unité près.
1Bureau of Labor Statistics, CPI Inflation Calculator (données officielles américaines).
2Eurostat, indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH).
Le minage, le halving, et la fin programmée en 2140
Toutes les dix minutes environ, des ordinateurs spécialisés du monde entier rivalisent pour valider le prochain bloc de transactions ; le gagnant reçoit des bitcoins nouvellement créés. Personne n'est « responsable » du minage : c'est une industrie ouverte et concurrentielle, des géants cotés aux particuliers. Tous les quatre ans environ survient le halving : la récompense par bloc est divisée par deux, de 50 BTC en 2009 à 3,125 depuis avril 2024, puis 1,5625 en 2028, jusqu'au dernier fragment vers 2140. Chaque halving réduit mécaniquement le flux de bitcoins neufs ; historiquement, les grands cycles haussiers ont suivi les halvings de 12 à 18 mois, sans aucune garantie que le schéma se répète. Un mot sur l'énergie, souvent caricaturé dans les deux sens : le minage peut s'installer n'importe où et s'éteindre à la demande, ce qui lui permet de monétiser des gisements d'énergie perdus faute de réseau (barrages isolés, gaz torché, surplus renouvelables), du parc des Virunga au Bhoutan, dont l'hydroélectricité a bâti l'un des trésors de bitcoins étatiques. La part d'énergies durables ou perdues dans le mix du minage ne cesse de croître1.
1Cambridge Centre for Alternative Finance, Cambridge Bitcoin Electricity Consumption Index et études sur le mix énergétique du minage.
Qui détient le Bitcoin aujourd'hui ?
| Détenteur | Quantité estimée (BTC) | Nature |
|---|---|---|
| Satoshi Nakamoto | ~1 100 000 | Créateur, jamais déplacés depuis 2010 |
| ETF spot américains (BlackRock, Fidelity...) | > 1 100 000 cumulés | Pour le compte de millions d'investisseurs |
| Strategy (ex-MicroStrategy) | ~843 000 | 1re trésorerie d'entreprise mondiale |
| Plateformes d'échange | Plusieurs centaines de milliers | Fonds de leurs clients (garde) |
| Gouvernement américain | ~200 000 | Saisies, versées à la Réserve stratégique (2025) |
| Chine (saisies) | ~190 000 | Statut opaque |
| Metaplanet (Japon) | ~43 000 | Trésorerie d'entreprise |
| Bhoutan | ~10 000-13 000 | Minés par hydroélectricité nationale |
| Salvador | ~7 550 | Achats publics depuis 2021 |
| Capital B (France) | ~2 850 | 1re trésorerie bitcoin cotée d'Europe |
Les études on-chain estiment entre 300 et 600 millions de détenteurs individuels dans le monde1, avec une distribution très inégale : moins de 2 % des adresses concentrent l'essentiel de l'offre, une concentration toutefois en baisse tendancielle à mesure que les portefeuilles historiques distribuent leurs pièces aux ETF et au grand public.
1Glassnode ; River, études on-chain de la distribution des adresses.
États, banques centrales, entreprises : l'institutionnalisation
Le Salvador a fait du bitcoin une monnaie légale en 2021, avant d'en rendre l'acceptation volontaire sous la pression du FMI, tout en continuant d'acheter. Les États-Unis ont créé en mars 2025 une Réserve stratégique de bitcoins alimentée par les saisies judiciaires. Et fin 2025, la banque centrale tchèque est devenue la première banque centrale occidentale à en acheter, son gouverneur évoquant jusqu'à 5 % des réserves de change. Côté entreprises, le modèle des « sociétés de trésorerie bitcoin » lancé par Michael Saylor en 2020 a essaimé de Tokyo (Metaplanet, dont le géant Capital Group est devenu premier actionnaire) jusqu'en France avec Capital B, première trésorerie bitcoin cotée d'Europe. Prudence toutefois : ces sociétés sont des paris à effet de levier sur le bitcoin, pas des substituts à sa détention, comme l'a rappelé la première vente de Strategy début 2026 pour honorer un dividende préférentiel.
Un cadre réglementaire qui se solidifie
L'Europe a ouvert la voie : MiCA s'applique pleinement depuis fin 2024, avec la fin de la période transitoire au 1er juillet 2026, un filtre brutal (environ 200 à 230 licences accordées sur plus de 1 200 acteurs auparavant actifs) et déjà une révision en préparation. Aux États-Unis, le CLARITY Act, adopté par la Chambre en juillet 2025, doit trancher la question qui a paralysé le secteur dix ans : quels crypto-actifs relèvent des matières premières, et lesquels des titres financiers ? La SEC et la CFTC ont déjà qualifié conjointement le bitcoin de « digital commodity » en mars 2026. Pour l'investisseur, cette clarification est le catalyseur le plus structurant : c'est elle qui a permis les ETF spot en janvier 2024 et l'entrée des grands gérants.
Performance passée, projections, et la juste dose de scepticisme
| Année | Repère de prix | Événement marquant |
|---|---|---|
| 2010 | ~0,05-0,30 $ | Première cotation ; deux pizzas payées 10 000 BTC |
| 2013 | ~750 $ | Premier grand cycle |
| 2017 | ~14 000 $ | Bulle des ICO, puis -84 % en 2018 |
| 2020 | ~29 000 $ | Covid, entrée de MicroStrategy |
| 2022 | ~16 500 $ | Hausse des taux, faillite FTX : -64 % |
| 2024 | ~93 000 $ | ETF spot américains, 4e halving |
| 2025 | > 120 000 $ au plus haut | Réserve stratégique US, adoption record |
| 2026 | ~60 000-65 000 $ | Correction cyclique marquée |
La plus forte appréciation d'un actif de l'histoire moderne, jalonnée de krachs de 70 à 90 %, avec une volatilité qui reste 3 à 5 fois celle des actions. Les projections institutionnelles à 2030 s'étalent de 200 000 dollars (Standard Chartered, Bernstein) à plus d'un million (ARK Invest), sur des hypothèses à lire comme des scénarios conditionnels, jamais des promesses : part de l'or « convertie » en bitcoin, allocation de 1 à 2 % jugée « raisonnable » par BlackRock pour un portefeuille diversifié, rythme des ETF qui absorbent déjà plus de bitcoins que le minage n'en produit. Quant à la menace quantique, elle est une vraie question et une fausse panique : les estimations sérieuses situent un ordinateur cryptographiquement pertinent au-delà de 2030-2035, des standards post-quantiques circulent déjà pour Bitcoin, et la même cryptographie protège l'ensemble du monde numérique, banques et États compris.
Combien en détenir ? Ce que publient les grandes maisons
Question légitime après un tel panorama : pour un investisseur convaincu, quelle dose ? Le plus frappant est la convergence des recommandations publiées, des deux côtés de l'Atlantique, vers de petites allocations.
| Source | Allocation évoquée | Cadre |
|---|---|---|
| Investir Les Echos | 1 % du patrimoine cible | Allocation d'actifs publiée chaque semaine en rubrique « Arbitrages », en vigueur depuis 2025 |
| BlackRock Investment Institute | 1 à 2 % | Au-delà de 2 %, le risque du portefeuille croît de façon disproportionnée (décembre 2024) |
| Bank of America (Merrill) | 1 à 4 % | Recommandation ouverte aux conseillers en gestion de patrimoine depuis janvier 2026 |
| Itaú Asset Management | 1 à 3 % | Premier gérant privé brésilien : diversification et couverture de change (2025) |
| Bitwise (M. Hougan) | 3 % et plus | « 3 % est le nouveau 1 % » chez les investisseurs privés depuis l'arrivée des ETF |
Aucune de ces maisons ne propose d'en faire un pilier : toutes parlent d'une pincée, calibrée pour que le pire scénario reste indolore. L'arithmétique parle d'elle-même : à 2 % d'allocation, une chute de moitié du bitcoin ne coûte que 1 % du patrimoine total, quand le scénario haussier peut, lui, peser significativement. C'est la définition même d'une position satellite : une asymétrie assumée, dimensionnée pour être oubliable en cas d'échec. Et détenir zéro reste une position parfaitement défendable.
Le verdict Capitom
Le Bitcoin est un actif jeune, fascinant, et d'une volatilité que peu d'épargnants supportent réellement : des baisses de 70 à 90 % font partie de son histoire, et le sang-froid n'est pas une option mais un prérequis. Notre position est celle de la raison : comprendre avant de détenir, ne jamais en faire le cœur d'un patrimoine, et si conviction il y a, la dimensionner comme une position satellite dont la perte totale serait supportable. C'est exactement ainsi que nous intégrons les actifs numériques dans une vision patrimoniale d'ensemble, notamment au sein de notre offre Signature, sans promesse, sans anathème, avec des chiffres.
Cet article est publié à titre pédagogique et ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé. Le bitcoin est un actif extrêmement volatil : les performances passées ne préjugent pas des performances futures, et les projections citées sont des scénarios hypothétiques publiés par leurs auteurs. Investir comporte un risque de perte en capital.